Bertrand Betsch - Je vais au silence (2026)

Il y a des choses qui gâtent une journée. Comme celle de découvrir le dernier disque de Bertrand Betsch au fond de sa boîte aux lettres en fait clairement partie. Ceux qui lisent mes billets ici savent à quel point cet artiste compte pour moi et combien sa discographie rythme ce blog depuis quelques années maintenant. Ce rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte tient une fois de plus toutes ses promesses. Ce nouvel album, aux illustrations soignées, dessinées par BB himself sous le travail de Julien Bourgeois à l'artwork, contemple le théâtre des apparences, le poids du passé et la beauté dérisoire de nos illusions avec une lucidité désarmante. Un chef-d'œuvre incisif, sobre, parfois drôle malgré lui, et profondément humain. 

Ne sachant pas ouvre l'album par une litanie du vide et du manquant, instaurant une atmosphère intime où l'on avance à tâtons. Le titre donne d'emblée le ton. Chez Bertrand Betsch, le doute n'est pas une faiblesse, c'est une méthode d'existence. Entre failles assénées et repli sur soi « je suis creux / je suis taiseux / insuffisant / je suis manquant / je n'ai pas ce qu'il faut / je ne sais pas trouver les mots / me jeter à l'eau... », le morceau progresse avec cette élégance légèrement bancale, suspendu à une hésitation permanente. Une entrée en matière magistrale. Du pur BB dans le texte et de toute beauté. Au cœur de cet aveu d'impuissance jaillit un sursaut inattendu, l'affirmation soudaine d'un feu de Dieu qui transforme la résignation en une secrète dignité. C'est tout l'art de l’œuvre de Betsch, celle de faire de l'aveu de nos fardeaux un chant de lumière, où la vulnérabilité devient la plus sincère des dignités. J'ai toujours vu ça comme ça. Quand ça ne va pas, je l'écoute et ça rend l'orage plus respirable.

Avec Aparté, le ton se fait plus piquant, carrément jouissif. Nous voici dans le royaume du sous-entendu, de la haine polie et des homicides avortés. Betsch y excelle dans l'art du coup bas feutré, dissimulant un mépris féroce sous des formules de politesse surannées. C'est du théâtre social, c'est une ironie mordante glissée entre deux sourires accommodants, je m'amuse avec allégresse de la formule avant d'en sentir toute la perfidie qui me fascine. Pour prolonger le plaisir, le clip signé par Guillaume Carayol est splendide ! 
Puis arrive La transparence, et le carcan se fait tout de suite plus étroit. Ne plus plier sous le tribunal du regard, cesser de sourire de mise pour enfin claquer la porte, le sujet est taillé pour lui. Betsch préfèrera toujours la fuite discrète aux courbettes imposées et au grand théâtre de l'exhibition. Il transforme ici la simple envie de retrait en un manifeste poétique d'une grande lucidité. Avec Les Amoureux, la teinte change. Pas au point de sortir le grand soleil, faut pas déconner, on est chez Bertrand Betsch, mais la chanson diffuse une chaleur bienvenue. Il y contemple ces amants qui se jurent l'éternel pour conjurer la solitude et le silence des dieux. Sans passer pour le Jojo Brassens de notre époque, c'est magnifique et vaguement ridicule à la fois. Dans cette zone grise où la naïveté des sentiments devient la plus belle des consolations. C'est là que Betsch excelle. Et puis J'aurais bien des choses à dire résume peut-être le mieux ce qui me touche chez lui. Cette impression tenace que s'exprimer est un parcours d'obstacles. Ça me ressemble tellement... On veut bien faire, on aligne les phrases dans sa tête, et au moment de se lancer, on cale. Le morceau me fait vivre cette tension permanente entre l'envie de tout dire et l'aveu de son impuissance. Et si la magie opère, c'est parce que BB laisse la fracture ouverte, sans jamais jouer au savant.
Philippe et Quand le passé remonte forment le cœur émotion du disque. Entre fantômes et vieux démons qui refont surface, Betsch dresse le constat d'un passé qui ne passe jamais vraiment. Il aborde cette douleur intime avec une retenue exemplaire, sans jamais verser dans le pathos. Pas besoin de hurler pour faire mal, c'est en observant uniquement ces vagues de souvenirs silencieux, qu'il réussit à me submerger. Deux titres magnifiques, où musicalement sur Philippe, le duo piano/violon s'accroche au fond de la gorge. C'est la même chose pour Tout ça pour ça. Un titre qui aurait pu figurer dans La traversée. Tout ça pour ça... Formidable expression de cette philosophie Betschienne sur la vie. Bordel, on avance, on espère, on construit, on se raconte des histoires, et puis arrive ce moment où l'on regarde derrière soi en se demandant : « Tout ça pour ça ? » Il y a du désabusement, évidemment, mais il y a toujours quelque chose de beaucoup plus tendre. Je me dit que se moquer de nos illusions, c'est peut-être la meilleure manière de les aimer. Plus le titre avance et plus j'ai envie de chialer ça savoir pourquoi. Au fond peut-être que si... Je poursuit la découverte de l'album et arrive Berceuse pour un bébé mort. Rien que le titre annonce que je ne vais pas me marrer. C'est probablement l'un des moments les plus difficiles de l'album, mais aussi l'un de ceux où la sobriété de Betsch prend tout son sens. Là où il devient touchant comme jamais. Là où d'autres auraient tendance à surligner l'émotion, lui il préfère laisser du vide autour pour mieux laisser l'auditeur plonger dedans. C'est toujours la rupture qui prend aux tripes. Rien ne sera plus comme avant prolonge cette sensation. Après certains événements, certaines pertes, certaines prises de conscience, il n'existe tout simplement plus de retour possible. On pourrait trouver ça désespérant. BB lui, préfère en faire une chanson, à sa façon, une façon de continuer, d'avancer malgré tout. C'est un beau titre de chanson ça aussi. Avancer malgré tout surtout quand Le temps se charge de tout, comme une évidence. Le temps est une tare. Il répare, il détruit, il transforme, il efface, il conserve. Il fait le travail à notre place, qu'on le veuille ou non. Il est à la fois notre meilleur allié et notre pire ennemi. Je crois que Bertrand Betsch ne lui fait pas vraiment confiance, je veux bien le croire, Et pourtant, il faut bien faire avec.

L'album se termine déjà, c'est passé bien vite. Je vais au silence. Le morceau qui donne son titre à l'album, forcément. Et quel titre ! Après douze chansons passées à parler de soi, des autres, du passé, de l'amour, de la mort, des souvenirs et de tout ce qui encombre l'existence, Betsch annonce finalement qu'il va au silence. C'est presque une plaisanterie, mais une plaisanterie qui pourrait devenir trop sérieuse avec lui. Ce qui me plaît surtout dans Je vais au silence, c'est que Bertrand Betsch ne donne toujours pas l'impression de vouloir refaire du Bertrand Betsch. Pourtant, la plupart de ces chansons ne datent pas d'hier. Ce sont d'anciennes maquettes, des titres laissés en attente qu'il a ressortis de ses tiroirs pour enfin les faire éclore et que je découvre pour la toute première fois. En plus, il semble avoir accepté de laisser entrer davantage de monde dans ses chansons. La production est plus ample, plus ouverte, avec notamment les arrangements de Salomé Perli, Alexis Kowalczewsky, Dmitri Tokarev, Rodolphe Testut et Marc Denis. Et pourtant, malgré cette présence collective, les chansons restent au centre. Il n'y a toujours pas de démonstration inutile. Les instruments sont là pour accompagner les mots, leur donner de l'air, parfois du relief, et surtout du vertige. Oh oui quel vertige ! J'en ai l'esprit retourné, encore une fois, encore toujours, encore pour longtemps, encore quand j'en avais vraiment besoin comme j'ai besoin d'un artiste comme Bertrand Betsch dans ma vie, besoin d'un chanteur qui ne donne pas de réponses définitives, mais qui continue obstinément à chanter, et donc à m'offrir, les bonnes questions. Et après avoir passé une trentaine d'années à nous parler, il annonce qu'il va au silence. Évidemment, je refuse de le croire une seule seconde.


Tracklist
01 - Ne sachant pas
02 - Aparté
03 - La transparence
04 - Les amoureux
05 - J'aurais bien des choses à dire
06 - Philippe
07 - Quand le passé remonte
08 - Tout ça pour ça
09 - Berceuse pour un bébé mort
10 - Rien ne sera plus comme avant
11 - Le temps se charge de tout
12 - Je vais au silence

18 septembre 2026
Microcultures


www.facebook.com/bertrandbetsch
www.bandcamp.com


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