Hubert-Félix Thiéfaine - Des adieux 2026/2027

En mars dernier, quand la tournée a été annoncée, l'élan a été immédiat, c’était quasiment viscéral et je n’ai pas eu une once d'hésitation. J’ai regardé les dates, les possibilités qui s'offraient à moi. Quatre étaient jouables. Lannion pour la première, Laval, Nantes, puis le lendemain, Rennes. Soyons fous. Impossible de faire sans, impossible de rater une miette de ce baroud final. J’ai qu’une vie, alors j’ai fait pleurer ma carte bleue. À l'époque, la tournée Des adieux sonnait déjà comme un couperet, mais on gardait au fond du cœur une naïveté saine de croire que les légendes ne s'éteignent jamais vraiment, qu’il y aurait encore un peu de route à faire aux côtés de notre idole.
Puis les mois ont glissé et l'onde de choc est arrivée, juste là, un jeudi d'automne, à deux jours de lever le rideau sur cette première date à Lannion, ce 3 octobre. L'annonce a été brutale. Une maladie implacable, évolutive, incurable. Une fin trop proche. C’est ce que l’on pouvait lire. Dès lors, le nom de la tournée a basculé dans une autre dimension. J’ai basculé dans une autre dimension. Celle de “l’après” que je redoute énormément. J’ai le cœur qui pleure, l'estomac noué, et l'impression étrange d’avancer vers quelque chose de redoutablement émouvant. Comment écrire en chantant la fin du roman ?
Le jour J, au petit matin, je quitte mes amours et la maison, direction la gare de Châteaubourg pour le premier trajet. Petite première étape de l’aventure. Il y a toujours quelque chose de profondément romanesque et mélancolique dans les voyages en train. J’aime ce sentiment d'être entre deux points, arraché au quotidien, suspendu sur un fil de ferraille tandis que les kilomètres avalent le temps. Sur mes oreilles, le casque coupe le monde extérieur, inondé par des chansons de circonstance, mélodies entêtantes qui tournent en boucle pour tenter d'apprivoiser l'angoisse mais aussi l’impatience avant le grand rendez-vous. Puis c'est le changement à Rennes et le ballet des quais et des valises. Une correspondance où les visages anonymes se croisent, indifférents à la tempête intime qui gronde sous mon crâne. Enfin, le second train s'élance pour les deux dernières heures de route, s'enfonçant vers la Bretagne nord. Par la vitre, le paysage défile sous une magnifique et éclatante journée automnale, baignée de cette lumière dorée et claire qui transperce les derniers arbres verts. Merde, c’est ma saison préférée et je me sens quand même un peu triste.
Arrivé à Lannion, j'ai du temps devant moi alors je traîne un peu dans le centre ville, à flâner sans but précis. Je profite simplement. Je prends le temps de m'imprégner de l'atmosphère de cette ville bretonne qui s'apprête, sans le savoir tout à fait, à entrer dans l'histoire de cette tournée. Puis, l'heure venue, je rejoins mon hôtel. J'aime ces chambres d'hôtel anonymes. Ces bulles hors du temps, ces espaces neutres où l'on se retrouve seul face à soi-même, loin du tumulte, des attentes et des bruits du monde. Sur le lit, de longues minutes s’étirent. Aujourd’hui passage obligé de la grande rétrospective intime. Les souvenirs de jeunesse qui remontent, les mots apprivoisés, les galères traversées avec sa voix en fond sonore, ces nuits où ses textes ont agi comme un tuteur pour redresser tant d’années fragiles. La chambre devient le théâtre d’un bilan silencieux. L'après-midi s'efface ainsi, doucement. L'heure du concert approche. Je quitte mon cocon à quatre-vingt balles la nuit et me mets en route, à pied, je suis impatient. Je marche dans les rues inconnues et je longe les boulevards, chaque foulée rapproche de l'échéance. J’ai le cœur qui bat de plus en plus fort. Peu à peu, les façades s'éloignent, les contours de la ville s'élargissent, et je m'approche d’une zone chaude, devinant la structure du Skope.
Très vite, l'entrée dans la salle dégage cette électricité si particulière qu'on ne trouve qu'en ce genre de lieux, ce mélange de recueillement et d'impatience. Le Skope est complet ce soir. Comme toute bonne salle, il est enveloppé d'une grosse frénésie, je sens que le public retient son souffle avant même que ne commence le concert. Ce soir, il n'y a pas de place pour la légèreté. La communion se fait déjà sentir, avant même que ne s'éteignent les lumières. Le public est bouillant, la salle est debout. Hubert ! Hubert ! Hubert !
.png)
Quand les premières notes s'élèvent sur une introduction symphonique qui vient cogner le sternum et qu'il entre en scène, le temps s’arrête enfin. On y est. Je le vois, silhouette familière, habité par cette volonté qu'aucune maladie ne peut totalement dissoudre. La mise en scène est d'une beauté épurée, soulignée par un super jeu de lumières et, en fond de scène, par la projection envoûtante de toiles de Charles Belle qui viennent faire écho aux tourments et à la beauté des textes. Bien-sûr sa voix porte les stigmates de la fatigue, mais elle garde cette ferveur unique, cette électricité brute qui a nourri tant de nos sensations. Sans se faire prier, mes yeux commencent à briller. Des adieux ouvre le bal. Je me dis que le choix est fort, et que c'est une excellente idée de ne pas refermer le concert sur ce titre. Mais pas d'apitoiement facile ici, Thiéfaine a choisi d'offrir de l'amour pour cette ultime tournée, et la découverte de la set-list s'inscrit d'emblée dans cette lumière. Au diable les noirceurs, place aux couleurs du cœur. Point d'Alligators 427, de Toboggan ou de Petit Matin 4.10, le rockeur est aussi un grand sentimental pudique, alors il chante pour dire l'essentiel. J'ai envie de croire que chaque morceau choisi porte en filigrane un message, une confession, une déclaration à ceux qu'il aime.
.png)
Défile alors ce chapelet d'émotions. Syndrome albatros véritable déflagration poétique, puis Portrait de femme en 1922, magnifique surprise qui m'a cueilli à froid et foutu les poils en trois secondes, un bijou de nostalgie qui a diffusé dans la salle une élégance noire et envoûtante, Autoroute jeudi d'automne (clin d'œil troublant à cette annonce de jeudi ?), Trois poèmes pour Annabel Lee toujours aussi bouleversant de grâce et de spleen... Septembre rose et Tita Dong-dong Song évidemment, pour les raisons que l'on sait tous, Sentiments numériques revisités métamorphosé en un frisson pur qui m'a traversé de part en part... Les ombres du soir, Je t'en remets au vent…
Le concert avance comme une liturgie rock, enveloppée de poésie et d'amour. Chaque morceau résonne comme un viatique, et ce soir je les prends tous, un par un, comme autant de pansements posés sur cette plaie ouverte d'une vie à venir faite que de souvenirs.
Quand retentissent les premières notes de La fille du coupeur de joint juste avant le rappel, je repense à mes interrogations du début. Par quel titre va-t-il bien pouvoir achever ce spectacle ? Je veux croire à ma petite idée, tant cette chanson compte parmi ses plus belles et ses plus déchirantes. Et après un époustouflant Le chant du fou, c'est finalement Annihilation qui vient sonner le glas, nous précipitant ensemble dans un vertige noir et magnifique où j'ai bu chaque seconde de ces sept minutes d'incantation. Memento remember je tremble et me souviens…
Je regarde ses mains, son visage, je cherche les regards bouleversés de mes voisins de rang, conscients de vivre un moment absolument unique, au bord du précipice. C'est beau, c'est déchirant, c'est d'une intensité immense. Respect total aux musiciens qui portent haut ce spectacle. Une mention toute particulière à Lucas à la batterie, il a envoyé un bois monumental, habitée par une frénésie salutaire où l'énergie était clairement le seul exutoire possible. Quand retentissent les derniers accords, la salle se lève dans une clameur qui ne ressemble plus à de simples applaudissements de spectateurs conquis, mais un immense Merci, un immense Je t'aime. Un immense Au revoir. J'ai les mains qui chauffent, j'ai les larmes qui coulent sur les joues. C'est normal, tout va bien. Je suis arrivé un peu triste, je repars le cœur un peu plus léger.
.png)
Je ne veux pas sortir. Je traîne des pieds dans la salle qui se vide lentement, absorbant les derniers échos, le piétinement des gens, un dernier regard sur la scène, dès fois que... Rester là, encore un instant, pour reculer le moment où la réalité va reprendre ses droits. Finalement, il faut bien franchir les portes. La marche dans la nuit a un goût de procession silencieuse. Tout est redevenu si calme, presque spectral après le vacarme et la ferveur du Skope. Sur le chemin du retour, je marche au pas lent cette fois-ci, le cœur chargé, débordant d'images, des mélodies plein la tête pour prolonger un peu la bulle.
Le retour à l'hôtel se fait dans un demi-rêve éveillé. La chambre m'attend comme je l'ai quittée mais sait-elle que quelque chose a changé en moi ? Ce n'est pas qu'une simple étape sur cette route des adieux, c'est bien plus que ça. Je balance mes pompes à l'autre coin de la chambre et me jette sur le lit, l'esprit encore là-bas, suspendu à cette première date de la tournée. La suite ? Je l'autorise à m'en remettre au vent. Celui qui souffle pour m'emporter jusqu'au 13 novembre à Laval, telle une feuille morte, mais si vivant.
Dimanche.
La tournée poursuit sa route direction Quimper, moi je repars à l'opposé, une nouvelle playlist dans les oreilles. Par la vitre du TER, le paysage défile sous une nouvelle magnifique et douce journée automnale, baignée de cette lumière dorée et claire qui transperce les derniers arbres verts. Putain oui, c’est ma saison préférée et je me sens bien moins triste.
Tony.
(À suivre)
Quel beau compte rendu ,mes yeux se sont humidifies. vivre ce dernier rendez vous en solitaire est aussi un bel hommage à cet Artiste fabuleux si jaloux de...sa propre solitude !
RépondreSupprimerDommage j’aurais attendu Soleil cherche futur et exercice simple provocation ( une claque à Bercy en 98). Mais je ne bouderai pas mon plaisir !
RépondreSupprimer