Heptanes fraxion + Tony Geranno - Légèrement absent (2026)
Alors là… J'avais carrément craqué sur Hiatus indéfinis avec Bertrand Betsch mais là… En parcourant l’errance magnifique de Légèrement absent, je me perds dans ses mots, dans ses nappes de musique, mes pensées se troublent mais quelque chose s'éclaircit dans mon esprit. Bref, j'ai écris un pavé.

Légèrement absent est le fruit de la rencontre entre la plume au scalpel d’Heptanes Fraxion, les architectures sonores de Tony Geranno, le visuel de Refus et le travail de mixage de Bertrand Betsch. Et sans même l'écouter, il assurait la promesse de ne pas en ressortir indemne. Personnellement je ressors à peine d'ailleurs, un peu ailleurs, justement. Légèrement ailleurs. Vingt jours que je suis dessus, dedans.
Le point d’ancrage de ce projet pourrait être résumé par le titre phare Mon quartier ne fait rêver que moi. Là où beaucoup de projets urbains tombent dans le cliché du bitume grisâtre et de la vie morne (coucou le rap à la con), Fraxion et Geranno préfèrent la sublimation. La ville comme sanctuaire écorché avec ses histoires, avec ses gens, aussi lambdas que insignifiants. Pour Heptanes, le quartier n'est pas un décor, c'est une extension de l'âme. Sa voix, au grain si particulier d'un mélange de lassitude magnifique et d'urgence punk vient scander des vérités que l'on préfère d'ordinaire ignorer. Ce premier titre Mon quartier ne fait rêver que moi, d'une durée de onze minutes est d'une jouissance que je ne peux écrire publiquement. Dans une subjectivité radicale, il nous dit : "- Ce que vous trouvez moche, c'est un trésor, mon or”. Il y a dans ses textes ce grand écart permanent entre le caniveau et les étoiles, un romantisme noir qui me rappelle les errances de Bukowski transplantées dans la modernité d'une société qui (m')étouffe mais qui palpite encore. Au final du morceau, au dernier mot, je mesure la force de cet EP qui réside dans l'équilibre trouvé avec la musique de Tony Geranno. Sa production ne se contente pas d'illustrer les propos de Fraxion, elle les enrobe, les bouscule et leur offre un espace cinématographique palpitant. Les textures sont organiques, parfois hantées par des échos électroniques qui semblent mimer le bourdonnement de ces moments si particuliers auxquels on ne prête jamais attention parce que nous sommes trop faibles - trop cons - pour chercher à mettre de la poésie dans nos vies souvent vides. La musique installe cette sensation d'absence qui n'est pas une fuite, mais une forme de protection contre le bruit du monde. Une manière de voir les choses différemment, de faire fonctionner son cerveau à l'essence de son cœur. Heptanes Fraxion dans les veines, une musique habitée en intraveineuse, chaque note pèse autant que les mots déclamés. Après ça, je crois que le rêve ne dépend pas du décor, mais de l'intensité du regard qu'on porte sur lui. Dans cette littérature d'insurgé, Heptanes Fraxion refuse les codes du "bien écrire" académique pour privilégier la vérité du ressenti. C'est un style qui divise par sa radicalité, mais j'en suis séduit par son authenticité absolue et sa capacité à trouver de la beauté là où on ne l'attend plus.
Dans Juste pour voir, l'auteur-interprète capture l'essence de la tentation et de la curiosité autodestructrice, ce petit pas de côté qui peut faire basculer une existence. L'interprétation est aussi nerveuse que l'atmosphère, traquant ce moment de bascule où le simple regard se transforme en une immersion irréversible dans le vide ou l'interdit. S'ensuit L'amour va vite le cancer aussi, texte sublime au titre-choc qui télescope l’urgence du sentiment et la brutalité de l’inéluctable, sans aucune place pour la trajectoire facile. Fraxion y dépeint la vie comme une course de vitesse où les désirs et la résilience partagent le même rythme effréné, celui d'une consommation mutuelle des corps et des âmes. La poésie ne peut-elle être que de la branlette de petits bourges ? Plume chirurgicale et frontale, les punchlines transforment l'inéluctable en une forme de poésie punk aussi glaciale que poignante. Pour terminer, Heptanes Fraxion nous plonge dans une atmosphère poisseuse et saturée avec soleil sirop, où la lumière du jour ne réchauffe pas mais semble peser sur les épaules comme un liquide épais. C'est une écriture de la stase et de la lourdeur, rappelant ce quotidien qui s'étire et s'englue dans une mélancolie sucrée mais toxique. On y retrouve cette capacité unique à transformer une météo intérieure en une expérience physique, où le soleil devient un prédateur silencieux qui fige le temps et les rêves. Ouais pour ma sensibilité c'est frontal, aussi intense dans l'interprétation que dans la profusion des phrases dont à trop les écouter j'en perds parfois mon latin. Mais j'y reviens encore pour mieux comprendre, pour mieux m'en imprégner, j'y reviens encore parce que la poésie me passionne, bien plus que je pourrais le prétendre, parce que la musique de Tony Geranno me procure quelque chose de viscérale dans mon corps, parce que Heptanes Fraxion est un artiste aussi attachant qu'il voudrait passer pour quelqu'un de chiant, parce que Légèrement absent est une œuvre forte, très perturbante et, paradoxalement, terriblement présente.
Tracklist
01 - Mon quartier ne fait rêver que moi
02 - Juste pour voir
03 - L'amour va vite le cancer aussi
04 - Soleil sirop
01 avril 2026
www.linktr.ee/Heptanes.fraxion
www.scolopendrescolopendre.bandcamp.com
Commentaires
Enregistrer un commentaire