Gaspar Claus - CELLS (2026)

La musique de Gaspar Claus est un bruissement organique, semblable aux vibrations d'une sève qui parcourt les fibres d'un bois magnifique, celui du violoncelle. Vous savez, ces textures brutes et vivantes, façonnées par le temps et les éléments. Subitement, l'archet mord la corde, d'abord avec âpreté, puis un flux de clarté enlumine ma pièce. Les harmoniques se nacrent. Très vite, elles forment une constellation de vibrations diaphanes qui ruissellent en éclats de poésie.

Maintenant, il faut imaginer la résonance têtue de ces cellules sonores. Nous sommes sur les rivages de Banyuls, face à une Méditerranée qui s’étale sans fin sur l’horizon. Il faut imaginer Gaspar Claus observer chaque jour la mer battre la roche, les volutes de vagues sous le souffle d’un vent marin, et derrière, le violoncelle qui vibre avec la régularité d’un cœur palpitant. Le son varie à l’infini, se décline chaque jour, à la fois similaire et différent. Il faut imaginer les peintres de la grande Bleue revenir invariablement au même endroit peindre le même littoral, tentant de capter sur leur toile les nuances infimes des rivages. Il faut imaginer que la musique de CELLS participe au même processus. C'est intime et obstiné, à la recherche d’un mystère à percer. Il revient avec cet instrument, son violoncelle étiré, magnifique, amplifié, malaxé, car il sait, en grand artisan que c'est dans ce compagnon de bois que se cache les plus belles réponses. En tout cas, moi je sais. J'ai des tonnes de questions, et quand à cinq heures trente du matin casque audio sur les oreilles, les mots invisibles que me joue le violoncelle m'apportent ce que je ne trouve pas ailleurs. CELLS est un nouveau bijou de contemplation et de friction. Dix titres de motifs, de textures, d'épure instrumentale, qui se traduisent par la métamorphose d'un unique violoncelle, de respirations, et quelques touches électroniques et collaborations subtiles, fragiles. Le minimalisme organique traverse les paysages intimes et les replis de la mémoire.

D'abord il y a cette beauté World of Idols, vibratile, ni joyeuse ni triste, charnelle surtout, qui fait battre l'ouverture de l'album. Je peux, à travers cette première lucarne mélodique, caresser le fantasme élégant et poétique du grand mystère de l'existence. Je peux enfin m'assoupir sous la douceur boisée d'une délicieuse berceuse. Certains trouveraient ça âpre, tendu, traversé de résistances, moi, bizarrement, ça me rend heureux et tristement mélancolique à la fois. Il n'y a pas de souffrance dans cette quête cellulaire, espérance sans cesse renouvelée face à la violence du temps. Au bout de ce voyage, d'autres morceaux attirent mon oreille, si ce n'est pas plutôt mon cœur qui éponge les émotions qui émanent de ce disque. Il y a le vertige de Désir des astres, ce sentiment qui fait danser le manque et relance la quête pour retrouver les désirs. Je m'éprends de l'intense Cells. Je me fascine de l'éclatant Cupidon avec Matt Elliot, où la tension des cordes se transperce d'une grâce suspendue, pareille à une flèche qui frappe en plein cœur sans prévenir. Je me sens comme hypnotisé par l'incandescent Ecstasy, qui aspire le temps et me laisse en suspens, frôlant la transe. Puis ma sensibilité est définitivement touché par le bouleversant Colaïdo, tout entier tourné vers la mer, écho nostalgique et discret à la mémoire de son père Pedro Soler, entre les éclats d'un petit voilier bleu de l'enfance et la danse d'un dauphin complice qui rappelle que la vie nous oblige aussi à des sourires tristes. Puis arrive trop vite le grandiose final avec El Paradís Són Els Altres. Sept minutes qui referment le voyage comme une immense vague qui se retire, une clarté définitive qui rassemble tout ce qui a précédé. Le jour arrive, la nuit s'efface. J'émerge et je termine ma chronique. Le ciel de l'aube m'attend pour une étreinte sincère. La mort du son laisse sa place à la naissance du silence matinal, le relais est donné entre les vibrations et le vide. Parce que dans la douceur des cordes, il y a toujours la pureté d'une inflexion qui transpercent l'horizon comme un rayon de soleil scintillant. L'aube est toujours ambiguë, entre jour et nuit, claire et obscure. De cette ambiguïté, entre tension et plénitude, tout pourrait basculer d'un côté ou de l'autre mais quand jaillit la poésie la plus absolue tout n'est que luxe, calme et volupté. Parce que le violoncelle de Gaspar Claus entonne toujours une note d'une beauté à saisir, libérée dans les airs, suivie d'une plus grave, mais tout aussi organique. Dans la réalité vacillante, encore fragile, d'une journée qui commence, je garde précieusement cette vibration au creux du corps, prête à m'aider à affronter le monde.

Il est 07h et quelques minutes. Depuis 05h30 dans la pénombre de mon salon, casque sur les oreilles, j'ai posé mes mots au rythme de cette traversée sonore. Maintenant, le jour se lève tout doucement derrière les vitres. Dans cet instant suspendu, au fil de ces écoutes matinales, je sais pourquoi la musique de Gaspar Claus me fait tant de bien et bien évidemment, CELLS est un grand disque. 


Tracklist
01 - World of Idols
02 - Désir des astres
03 - Amour constrictor (Fugue)
04 - Cells
05 - Chrysalis
06 - Cupidon
07 - Die Wahl der Vögel
08 - Ecstasy
09 - Colaïdo
10 - El Paradís Són Els Altres

25 septembre 2026
InFiné


www.gasparclaus.bandcamp.com 
www.facebook.com/flowersinyourears 

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