C’est quoi la vie ?
Cette question fondamentale traverse de part en part L’Expédition des Cowboys Fringants, manuel musical de survie à l'usage des vivants sorti en 2008. Au-delà du fait que ce disque n'est pas forcément mon préféré de leur discographie, c'est pourtant celui que j'écoute le plus. Et pourtant. J'assiste depuis dix-huit ans, à la chronique intime de l'existence à chaque fois que je l'écoute. Parce que l'écriture de Jean-François Pauzé ne se contente pas de raconter des histoires, elle me tend un miroir, impitoyable et bienveillant. Quatorze chansons comme quatorze chapitres d’une vie, avec ses épreuves, ses éclaircies fugaces, sa poésie du quotidien et cette certitude sourde que tout décline un jour.

Dès les premières notes, Droit devant attrape au col. Porté par ce folk-rock nerveux et urgent qui est la signature du groupe, l'avertissement sonne comme un ordre qu’on se répète quand il n'y a plus le choix. Prépare-toi petit garçon / Elle s’ra longue l’expédition / Et même si on en revient jamais vivant / Il faut marcher droit devant. C'est le choc de la première vraie prise de conscience. La fragilité humaine, la fin de l'innocence et la certitude que la route sera rude. En quelques couplets, la chanson déroule sous nos yeux la carte d'une vie entière avec ses grandes étapes. Le fleuve de l'enfance qu'il faut franchir sans couler, la forêt agitée où l'on cherche sa voie en étant souvent perdu au fond de soi, puis l'ascension de la montagne hostile où l'on tente de planter son drapeau sans chuter. Jusqu'à ce que vienne l'âge du bilan, ce moment où l'on réalise qu'on a simplement fait ce qu'on pouvait avec les outils qu'on avait en main. Chêne et Roseau prolonge ce vertige en lui donnant un corps musical. Il faut apprendre à plier sous les coups sans jamais rompre, encaisser sans se renier, garder La tête haute comme on essaie tant bien que mal de le faire quand la chanson nous rappelle que le courage s'arrache à la vie pour tenir quand la tempête menace de tout emporter. Mais cette traversée de la vie n’est pas qu’un combat abstrait ou collectif. Elle est faite d'écorchures intimes, de silences pesants, de rendez-vous manqués et de fantômes qui s’accrochent. Quand résonne Entre deux taxis, mon cœur se serre. La voix déchirante de Karl Tremblay transforme la rupture en une errance urbaine, une dérive dans des rues gorgées de souvenirs qu’on aimerait désespérément effacer. C'est le miroir de mes propres souvenirs. Des souvenirs qui me frappent de plein fouet quand surgit la Rue des souvenirs. Pour moi, c’est la chanson la plus mélancolique de toutes, celle qui m'écrase le cœur d'une nostalgie douce-amère quand je repense au quartier où j'ai grandi, au terrain vague de mes exploits de footballeur de rue, aux rires, aux conneries, à cette enfance qui s’éloigne année après année. Le temps a roulé dessus, une maison s'est construite là où je jouais, et la vie passe, tellement vite. Le texte, le rythme, le chant réconfortant de Karl et le violon de Marie-Annick m'étreignent au point d'en exploser de nostalgie.
La vie devient alors ce musée de regrets que l’on visite malgré soi, la nuit tombée. Cette mélancolie affleure aussi dans le portrait de La Catherine, exemple de ces figures discrètes, cabossées par la vie, qui portent sur leurs épaules sans jamais rien dire une part essentielle de notre propre humanité ou dans le déchirement de Bobo. Hier, cette chanson me rendait déjà les yeux humides, aujourd'hui ces paroles prennent un sens d'une lourdeur insoutenable... Puisqu'il faut maint'nant panser les blessures / Éviter encore de frapper le mur / Il faudra du temps et du repos / Face au chagrin il faut d'abord sauver sa peau... Alors quand vient l'heure du bilan, il y a cette question cruciale. Que laissons-nous derrière nous ? Avec Histoire de pêche et Monsieur, les Cowboys nous rappellent que le temps ne nous use pas seuls. Il ronge la société, blesse la terre et effrite le monde que nous léguerons. L'urgence se fait sentir, la responsabilité devient pesante. L’expédition prend alors des airs de course contre la montre pour sauver ce qu’il reste de beauté, de justice et de dignité humaine. Et parfois, au milieu de ce chaos, on lève les yeux vers le ciel, espérant croiser le vol des (Les) Hirondelles, comme une promesse fugace de liberté ou de retour vers des jours meilleurs même quand les plus beaux plumages, peuvent être une cage. C'est là toute la magie des Cowboys Fringants, au plus profond du noir, une lumière finit toujours par percer. Leur refuge ultime, nous le reconnaissons immédiatement. C'est l’amour, l'amitié et la solidarité qui dans Tant qu’on aura de l’amour agit comme un phare dans le brouillard, une vérité universelle à laquelle se raccrocher pour ne pas couler. Et lorsque surgit Une autre journée qui se lève, ce n’est pas une euphorie naïve qui l'emporte, mais une espérance tenace dans un courage modeste. Il faut se relever, enfiler ses bottes et tenir, un jour de plus parce que ... un jour moins de bobos dans la tête / Tranquillement le retour du cœur à la fête / Reviendront les rêves et les projets / Cette sève qui coule cet avril qui renaît / Mais pour vivre ces moments pleins de grâce / Il nous faut parfois savoir où est l'impasse.
S'accrocher ainsi à la vie, c'est aussi accepter de lâcher prise quand tout devient trop lourd. C'est ce que murmure avec tant de justesse et magnifiquement Train de vie. Cette chanson est une claque silencieuse, le moment où l'on réalise que « la légèreté quitte un matin / En sautant dans le premier train / Et part sans même nous envoyer la main ». À force de courir après le temps, de s'épuiser à vouloir tout porter et de prendre l'essentiel pour acquis, on se retrouve le cœur fatigué, à marcher avec des valises bien trop pleines dans le vacarme de la gare. Mais le génie des Cowboys, c'est de nous offrir la plus belle des issues et de savoir s'arrêter, refuser de courir jusqu'à l'épuisement, et tout simplement « rester assis sur le quai / Pour regarder le train passer / En retrouvant un peu de légèreté ». Et pour retrouver cette légèreté et reprendre son souffle au milieu de nos tempêtes, il faut accepter de se relever et d'avancer. D'attraper son sac, de regarder les petits et grands malheurs en face, sans se retourner... Bonne chance...
Au bout du compte, écoutes après écoutes, années après années et tout particulièrement après avoir traversé celle-ci aussi singulière que bouleversante, ce disque a agi comme une véritable bouffée d'oxygène. Les mots de Jean-François Pauzé, la voix de Karl Tremblay, le violon de Marie-Annick me permettent de tenir debout et de traverser la tempête quand tout tangue. Guitare folk en bandoulière et violon au poing, chaque note se transforme en un acte de résistance. Ce disque me rappelle, avec une implacable justesse, que la vie est une suite d’épreuves dont personne ne sortira vivant. Mais loin de nous terrasser, cette lucidité doit nous élever parce que L’Expédition insuffle une grâce existentielle rare, celle de prendre conscience que même dans les moments les plus sombres, la musique sait panser ce que la vie abîme.
Tracklist
01 - Droit devant
02 - Chêne et Roseau
03 - La tête haute
04 - Entre deux taxis
05 - Rue des souvenirs
06 - La Catherine
07 - Bobo
08 - Histoire de pêche
09 - Monsieur
10 - Hirondelles
11 - Tant qu’on aura de l’amour
12 - La bonne pomme
13 - Train de vie
14 - Une autre journée qui se lève
23 septembre 2008
La Tribu
www.cowboysfringants.com
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