Kloé Lang - interstices (2026)

Je découvre ce nouvel EP de Kloé Lang où je ne trouve pas de grand discours, de slogan brandi à bout de bras, plutôt quelque chose de discret mais puissant. Une belle poésie qui retrouve sa place, son corps, son souffle. Très vite, je sens cette tension entre ce qui a été subi et ce qui est en train de se reconstruire. Le disque ne s’impose pas brutalement, mais il s’installe, calmement, avec une vraie assurance.

Ce qui me touche surtout, c’est la façon dont Kloé Lang parle de la vulnérabilité sans jamais la faire passer pour de la faiblesse. Ici, être fragile, ce n’est ni une pose ni un aveu d’échec, c’est un point de départ. Une force, même. Les chansons parlent d’emprise, de deuil, de blessures intimes, mais toujours avec l’idée d’avancer, de se dégager. J’entends une voix qui refuse de rester coincée dans les histoires qu’on lui a collées dessus, qui reprend la main sur ce qui a été vécu, nommé, parfois confisqué. Plus j’avance dans l’écoute, plus ce disque me donne l’impression d’une traversée très incarnée. Chaque morceau porte la trace d’un combat intérieur, sans cris ni effets spectaculaires. C’est une émancipation discrète, patiente, presque quotidienne. Celle qui consiste à se relever sans faire de bruit, à redessiner ses limites. Une fragilité solide, assumée. Et cette retenue me touche d’autant plus qu’elle évite les grands discours militants. Tout passe par l’intime, le sensible, le vécu. La production de Michael Wookey accompagne parfaitement ce mouvement. Les textures, à la fois électroniques et organiques, laissent de l’espace à la voix, lui permettent de respirer, de s’affirmer, parfois de vaciller, mais jamais de disparaître. Les basses, profondes, donnent une vraie sensation d’ancrage, presque physique, comme si le corps et le cœur revenaient au centre. Les claviers, eux, ouvrent des moments de flottement, des respirations, des zones où d’autres possibles deviennent envisageables.

Et puis il y a cette voix. Je l’écoute attentivement. Elle peut être retenue, tranchante, parfois presque incantatoire. On parle souvent de filiations, et ici elles font sens : une théâtralité contenue qui rappellerait Barbara, croisée avec la mélancolie trip-hop de Beth Gibbons. Oui, on est bien là-dedans. J’y entends aussi quelque chose de la pureté d’une Björk, sans jamais perdre une identité très ancrée dans cette nouvelle scène francophone. Une scène qui a fait de la singularité une force politique, sans forcément la nommer comme telle. Une scène qui ose parler d’emprise, de reconstruction, de désir, sans s’excuser. Forte. À mesure que l’EP avance, je me surprends à me reconnaître dans ces chansons. C’est souvent le signe que le disque me touche vraiment, et que j’ai envie d’en parler ici, de vous le partager. Ces morceaux ne racontent pas ma vie, mais ils ouvrent un espace dans lequel on peut se projeter. C’est sans doute là que réside la grande force artistique de ce disque : transformer une expérience très personnelle en quelque chose de partagé, faire résonner des vécus longtemps tus ou minimisés.


À la fin de l’écoute, je ne me sens ni rassuré ni consolé, mais légèrement déplacé. Comme si quelque chose avait bougé, doucement, mais pour de bon. Kloé Lang ne propose pas de solution toute faite, elle propose un chemin. Un chemin d’émancipation, de réappropriation, de liberté fragile mais pleinement assumée. C’est précisément pour ça que cet EP me paraît important, aujourd’hui, et grand, aussi. 

Tracklist
01 – interstices
02 – mon vautour
03 – papapa
04 – hourra
05 – sirène
06 – la peine s’en va

16 janvier 2026
Collectif kloche


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