Mano Solo - La marmaille nue (1993)

Écouter La marmaille nue est un remède au tumulte, une contemplation à cette pute de vie, romantique quand elle veut et mélancolique, surtout quand on ne le veut pas. Nostalgique aussi, trente ans cette année, putain. Souvenirs.

Mano Solo était un virtuose de la parole, un poète de l'âme qui n'a jamais été à court de mots ou de mélodies pour exprimer la vie. Ses chansons étaient des excursions émotionnelles, passant de la colère aux moments d'espoir, puis au désespoir, rythmant nos vies de manière poignante. Son chant, éraflé par les tourments de l'existence, nous transperçait le cœur et nous emportait dans un tourbillon d'émotions incommensurables. L'écorché vif qu'il était ne pouvait qu'inspirer un profond respect et un amour inconditionnel, car il nous touchait au plus profond de notre être.

Il chantait la vie avec une authenticité mélodique qui te secoue, te blesse, te remplit de joie, qui t'enseigne l'amour et la haine, qui te pousse à chanter, à crier, à t'arracher la voix, à t'éclater le cœur. J'avais seize ans lorsque j'ai découvert cette marmaille nue. Ce disque m'avait littéralement dénudé. Dès lors, il ne m'a jamais quitté, accompagnant la fin de mon adolescence, puis le reste de ma vie. Sans repères paternels, j'avais choisi les voies d'Hubert-Félix Thiéfaine et de Renaud. Mano, lui, était un grand frère, le pilier sur lequel je pouvais m'appuyer pour ne pas trébucher en titubant. Les mots étaient comme des poteaux pour éviter de dévier sur les chemins, même si j'ai souvent traîné dans les caniveaux. Parce que Mano Solo habillait les mots d'une voix, les faisant résonner au plus profond de ton âme, jonglant comme un virtuose avec les cordes de tes émotions. C'était une poésie au cordeau pour affronter la vie mille fois. La marmaille nue était une musique à l'apparence enjouée, qui venait masquer les zones d'ombre de nos âmes juvéniles, ces recoins que l'on préfère éviter. Les rythmes entraînants, du funky au jazz, nous faisaient danser entre paumés, entre amis, tous avides de liberté, d'alcool, de drogues et de sexe. Mais quel paradoxe ! C'était inconcevable de danser sur une chanson de Mano Solo si l'on ne se fiait qu'aux paroles, et pourtant, musicalement... Imaginez le tableau : cinq personnes presque majeures, bières à la main, musique à fond dans un local associatif squatté pour la nuit, pour la fête, pour la bringue, à brailler, canette levée vers le plafond sur On boira de la bière... Aussi saouls que les paroles enivrantes, pour finir la soirée avachis sur le carrelage à comater au son de Trop de silence...

Cette intimité était nocturne, presque totale, malgré l'éclat lumineux de cet immense artiste. Dans la pénombre de ma chambre, j'en ai passé du temps à tripoter ses chansons... La barre est dure, Au creux de mon bras, 15 ans du matin, Chacun sa peine, Pas du gâteau, Toujours quand tu dors... Et trente ans plus tard, dans mon salon, cette intimité est toujours nocturne. J'adore retrouver Mano la nuit, solo tous les deux, à célébrer la mort dans l'infinie jouissance de vivre l'instant présent. Dans cette atmosphère nostalgique, je contemple mon chemin parcouru jusqu'à présent, la pochette du disque sur mon torse nu, au creux de mes bras. Je sais que je n'ai jamais marché seul depuis la première fois.


Tracklist
01 - La barre est dure
02 - Allo Paris
03 - Je marche seul
04 - Sacré Coeur
05 - Chacun sa peine
06 - 15 ans du matin
07 - Pas du gâteau
08 - Julie
09 - Allez viens
10 - Toujours quand tu dors
11 - Au creux de mon bras
12 - Le monde entier
13 - La lune
14 - On boira de la bière
15 - Trop de silence

03 décembre 2023
East West France


www.manosolo.net

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