Bertrand Belin - Watt (2025)
Il y a deux classes. On les connaît. D’un côté, le peuple, le refrain, le sucre. La musique qui meuble le vide et c’est suffisamment efficace. Ça ne dit rien, mais ça occupe l’esprit. De l’autre, les ombres. Les anciens, les bustes de pierre, les poètes. On les écoute pour nourrir l’esprit. Comme avec Watt.

Ce nouveau disque de Bertrand Belin s’infiltre directement, il ne cherche jamais l’effet, mais l’empreinte. Et c’est précisément ce qui me touche chez Belin depuis ses débuts, cette façon de faire de la chanson un espace mental, presque un lieu de résidence. Dès le premier titre, L’inconnu en personne installe une atmosphère étrange, suspendue, faite de nappes synthétiques, de rythmes minimaux et de lignes de basse qui semblent battre comme un cœur fatigué. La voix de Belin, grave, posée, presque parlée, agit comme un fil conducteur. Elle me séduit, j’en tombe rapidement amoureux. J’adore ces voix qui observent, traversent les paysages intérieurs qu’elles évoquent avec une pudeur désarmante. Elles sont si rares dans la chanson française. Après Sur mon 31 et Béatitude, je sais que je vais être frappé par la cohérence de l’album et finir par fondre en frissons sur le magnifique Ni bien ni mal. Que je ne vais pas avoir à faire à une collection de chansons mais à ce qui peut ressembler à un recueil sonore où chaque page tournée m’emporte dans une histoire à écouter, à découvrir. Watt est un blog, un flux continu où les textes parlent d’errance, de mémoire, de corps, de villes, de solitude aussi, mais jamais de manière frontale. La poésie bordel, elle cascade de tous les côtés et Belin excelle dans les angles morts, les détails, les phrases qui laissent des zones d’ombre. Et moi, auditeur, je me glisse dans ces interstices. Musicalement, ce disque est d’une élégance presque austère. Les arrangements électroniques, parfois froids, parfois organiques, créent une tension permanente entre l’humain et la machine. De cette étreinte née une chaleur, celle d’une bande originale de film, d’un polar existentiel, d’une dérive nocturne dans une ville sans nom. Par son ivresse, Watt se vit beaucoup plus qu’il ne s’écoute. Je m’y plais à y revenir souvent, non pas pour fredonner un refrain, mais pour retrouver les sensations d’un monde légèrement décalé, d’une réalité vue à travers une vitre. Peut-être parce que je me suis décidé à découvrir cet album lors de mon périple annuel en train il y a quelques jours pour les fêtes. J’étais là, traversant la France pour rejoindre le cocon familial, Watt dans les oreilles, une journée de douze heures de train, une journée qui défile accompagnée de paysages, de gares, de pluie, de soleil, de réflexions, d’attentes, d’espoir, de sentiments… Prendre le temps pour s'injecter Watt tranquillement dans les veines pour que chaque mot, chaque son, résonnent longtemps après la dernière note.
Tracklist
01 – L’inconnu en personne
02 – Sur mon 31
03 – La béatitude
04 – Rembobine
05 – Watt
06 – Tel qu’en moi-même
07 – Berger
08 – Seul
09 – Certains jours
10 – Pluie de data
11 – Amour ordinaire
12 – Ni bien ni mal
03 octobre 2025
Cinq 7 / Wagram Music
www.facebook.com/bertrandbelin
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