Rodrigue - Nabuchodonosor (2024)

Ça n'a rien d'objectif, c'est compulsif. Si vous suivez ce blog, vous savez à quel point j'aime Rodrigue, mais la première écoute de ce nouvel album est un véritable coup de cœur : puissant, brut sans artifices, explosif, poétique. Je parle de ce cinquième disque, ça valable également pour le coup de cœur. C'est un véritable coup, paf. Sous toutes ses formes, il frappe, il caresse, tout semble devenir tactile. La musique de Rodrigue me touche, m'envahit, me transperce, m’enlace, me palpe, me serre, me pénètre, m'habite, m'envoûte.

Non, il n'y a rien d'objectif dans ce que je vais dire. Il y a quelque chose de spirituel dans l'univers de Rodrigue qui m'attire psychologiquement et physiquement, un, je ne sais trop quoi, qui donne envie d'y retourner, de se laisser porter sans cesse par ses morceaux, de se jeter corps entier et nu dans les travers de cette âme humaine, chantant, hurlant ses peines, ses doutes, ses rages, ses rêves, ses espoirs a pleins poumons, questionnant sans cesse la vie... Ça m'attire, profondément. Est-ce parce que Rodrigue a peut-être toujours voulu chanter pour bousculer les âmes, pour troubler l'auditeur ? Pour nous sentir... humain ? Cruellement humain même, notre perception d'une musique vient surtout au moment où on l'écoute et selon l'état dans lequel nous nous trouvons, c'est sans compter à ces âmes lumineuses et contagieuses. Quand je suis triste, j'écoute Rodrigue. Quand je me sens heureux, j'écoute Rodrigue. Quand je suis mélancolique, quand les angoisses me prennent, quand les hormones me chatouillent le bas du ventre, quand je commence à me perdre, quand la vie est fatigante, quand il fait beau en hiver, quand il pleut au printemps : j'aime écouter Rodrigue. Il n'y a pas un seul album de lui qui m’empêchera de ressentir autant d'évolutions émotionnelles et sentimentales, de sensations organiques, peut-être orgasmiques. Et à sa première écoute, Nabuchodonor n'échappe pas à la règle et rejoint Le jour où je suis devenu fou (2008), L'entre-Mondes (chronique 2011), Spectaculaire Diffus (chronique 2014) et A fuck toute, à fuck love (chronique 2020) dans l'immensité d'un univers incroyablement vivant et riche.

Il serait bien présomptueux de dire que tous les titres de cet album sont magnifiques et vecteurs de sentiments. Mais c'est le cas. Le chant de Rodrigue est toujours aussi fantastique, soutenant les paroles à merveille, alternant le brut, déchirant, et doux quand il le faut, déchirant aussi, de tendresse.

Ce que j'aime chez Rodrigue c'est son côté beau-fou qui n'a pas peur d'emprunter une multitude de chemins sonores pour faire ce qu'il a envie de faire dans la musique. Ne le cantonner pas uniquement dans la chanson française, il vous surprendra avec des tonalités créoles sur Les gens (sur un texte de Philippe Labro), premier titre qui donne aperçu du voyage musical qui va suivre. Les pas de danses restent mais changent dès le second titre : Rienphobe. Même si comme moi, vous ne regardez jamais ces chaînes infos insupportables abrutissantes, ces deux titres sont comme deux premières claques deux sauts pieds joints dans l'actualité bouillonnante de notre quotidien. Que restera-t-il de nous ? Que laisserons-nous après ce grand bordel ? C'est en puisant dans les paradoxes de la vie et de nos vies que Rodrigue sème des réponses dans les onze titres qui fleurissent sur Nabuchodonosor... Et moi qui pensait voir un clin d’œil œnologique, j'aurais fait un lien bien trop facile avec l'ivresse...

Le temps des Lucioles est le titre qui me fait chavirer, autant que l'accordéon me fait tanguer. J'attrape ces flocons d'optimisme qui s'envolent des avalanches de pessimisme incessantes. Je chavire aussi avec Vis ! pour des raisons qui m'échappent et dont je n'ai pas le contrôle. Et c'est bien après ce genre de magie que je cours, celle capable de nous permettre de rester sur les rails, de poser des mots sur les maux et je m'emmêle les miens quand j'entends un titre aussi vertigineux. Virtuose artiste, ça secoue les sens. De même, quand il branche sa guitare électrique sur le flamboyant Drapeau Rouge, Nabuchodonosor ou Qu'ils (c)rèvent. Quelque soit le morceau, il vient me troubler, me secouer, et c'est ainsi que les émotions s'enflamment quand elles ne sont pas en train de s'embraser sur les autres titres. Car il n'y a pas de manque, c'est intense de bout en bout, les ondes perçues sont parfaites, chaque instrument provoque une sensation, une vibration. L'ensemble traduit à la fois le malaise et la beauté de la vie, mais aussi l'envie de rêver, de s'envoler, de se sentir tout simplement vivant. Je ressens tout. Ce soir dans le train j'écoute le titre Nabuchodonosor dans les écouteurs et j'ai du mal à rester physiquement discret sur mon siège. Rodrigue est magnétique, il t'attire, t'aspire dans ses tourbillons. J'ai envie - je rêve - j'aimerais le voir là debout dans l'allée, accroché à sa guitare à retourner les cerveaux de tous ceux qui m'entourent comme il retourne le mien. Avec cette douce rage qu'il possède alternant avec justesse la fragilité, la liberté, la lucidité et l'acidité.

Ce matin, je fais le trajet inverse et rebelote, je remets mes écouteurs dans les oreilles. Je m'accroche à cet album comme on fixe un point lumineux au bout d'un tunnel obscur et comme par hasard, les beaux jours reviennent. Ressentir tout, de tout ce qui est coloré dans ce monde gris, c'est le plus important et c'est bien plus facile quand un album nous en donne la possibilité.

Laissez faire Rodrigue. Les artistes savent parfaitement transmettre leurs émotions. Tout le monde est capable d'être un peu poète, chacun peut posséder ce grain de folie indispensable à la vie. Toutefois, ceux qui le font avec une telle humanité et une telle générosité, comme lui sait si bien le faire, sont vraiment précieux.

Tracklist
01 - Les gens
02 - Rienphobe
03 - Le temps des Lucioles
04 - Nabuchodonosor
05 - Qu'ils (c)rêvent
06 - Vis !
07 - Pom-pom Boy
08 - La Scène
09 - Bonbons & Chocolat
10 - Drapeau Rouge
11 - Sidney Souffle

15 mars 2024
Fragments des Arts


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